Jellal Ben Abdallah

Jellal Ben Abdallah - photographié ici dans son atelier en 2009 - est un artiste-peintre autodidacte né à Tunis le 26/5/1921 et mort le 9 novembre 2017. Membre de l'Ecole de Tunis

Jellal Ben Abdallah décède chez lui à 96 ans.

9 novembre 2017: Jellal Ben Abdallah décède chez lui à 96 ans. Il est inhumé le lendemain au cimetière de Sidi Bou Saïd.

2017

Très nombreux dessins, études et aquarelles, essentiellement sur les thème de la mer et de Sidi Bou Saïd. Œuvres contemporaines inédites, tant par la technique (marc de café, feutres, acrylique dorée...) que par l'utilisation de supports inhabituels (sacs en Kraft, cartes de visite,...).

2016

Exposition à la galerie Ghaya de Sidi Bou Saïd "Dans l'atelier de Jellal Ben Abdallah" qui est une 3ème rétrospective à travers 72 dessins et esquisses de 1928 à 2016 rassemblés dans un catalogue.

La préface du catalogue de l'exposition "dans l'atelier de JBA"

L’événement, ce n’est pas tant une exposition Ben Abdallah, il y en a eu bien d’autres par le passé, mais c’est le fait que le peintre - le dernier des mohicans - a accepté d’ouvrir au grand public son atelier, gardé jusque-là jalousement à l’écart de tous les regards indiscrets.

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L’événement, ce n’est pas tant une exposition Ben Abdallah, il y en a eu bien d’autres par le passé, mais c’est le fait que le peintre - le dernier des mohicans - a accepté d’ouvrir au grand public son atelier, gardé jusque-là jalousement à l’écart de tous les regards indiscrets. Que Ben Abdallah ait autorisé une première incursion dans son cocon matriciel en livrant au public un pan entier de son intimité d’artiste au travail, les mains enfouies dans la glaise de la création, l’argument devrait suffire, à lui seul, à vouloir se précipiter pour contempler et admirer cette rétrospective, la troisième du nom, intitulée justement « dans l’atelier de Jellal Ben Abdallah ».

Non, un atelier d’artiste ne contient pas d’esquisses. Le terme est tellement galvaudé qu’il semble référer à un stade de la création établi et construit auquel sacrifie l’artiste de mauvaise grâce, sur le chemin de la création ultime, seule à même d’accéder à la lumière de la reconnaissance. L’esquisse recouvre une réalité vaste et variée que le sémantisme du mot peine à résumer et à ramasser. La critique d’art consacre le vocable par commodité mais ce faisant, occulte une dynamique pré-création dont le bouillonnement et le désordre sont le tiroir secret de l’art - pour Ben Abdallah, c’est une « kanaouita » -. En réalité, il convient mieux de considérer qu’un atelier d’artiste est fait de tâtonnements, de reprises, de rafistolages, de buissonnements, de créations balbutiantes, de griffonnages au coin de textures improbables, de touches de couleurs mues en tâches d’ardeur, de parchemins tons sur tons, de poussière accumulée qui est une patine du temps. L’exposition « dans l’atelier de Jellal Ben Abdallah » se propose de livrer, dans son jus, quelques-uns de ces labeurs que le temps a ignorés.

La matière d’un atelier est à l’artiste ce que « le Chef-d’œuvre inconnu » est au romancier, c’est-à-dire le Prométhée de la création, le feu de la forge, la folie de l’idéal en gestation. A l’occasion de cette rétrospective, une partie non négligeable de cette matière brute apparaît pour la première fois, au grand jour. Elle prend la forme de factures, de techniques et de supports multiples embrassant une période allant du premier Ben Abdallah, celui de 1936, jusqu’à l’actuel. Des essais de facture surréaliste cohabitent avec d’autres plus franchement cubistes, des dessins exécutés à la mine de plomb, au stylo ou au feutre sont placés au voisinage d’aquarelles, d’acryliques ou de lithographies, le tout révélant le cheminement esthétique d’un peintre qui n’a cessé de se renouveler tout en reconduisant les thèmes qui lui sont chers.

Si le caractère inachevé des contributions sorties d’un atelier de peintre autorise à les lire comme autant d’approximations et d’hésitations, parfois maladroites, un œil quelque peu panoramique peut y voir la matière d’un ensemble, d’un tout en devenir. Ben Abdallah nous convie, à travers cette rétrospective, au spectacle d’une gestation artistique pour autrui, à un exercice de génétique où les chromosomes mâles de la réflexion le disputent aux chromosomes femelles de l’affect, ceux de l’« anima », au sens bachelardien du terme. C’est une exposition ouverte et polysémique, de laquelle suinte le principe de vie. Ce même principe qui a présidé au destin de l’écolier Jellal Ben Abdallah exécutant ses dessins en catimini, sur ses cahiers pendant les cours et commettant ainsi le premier des sacrilèges, celui de la création prométhéenne. Ces cahiers font partie des références exposées au public de la rétrospective « dans l’atelier de Jellal Ben abdallah » qui, à n’en point douter, fera date.

Lyes Annabi

Enseignant d’histoire de l’art

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Interview de JBA par Alya Hamza

Mars 2016

AH : Vous êtes un des peintres dont l’œuvre est la plus vaste et la plus importante. Mais aussi une œuvre qui obéit à des constantes. Vous avez créé un « genre ». Définiriez-vous des périodes, des époques, des tendances, des inspirations ?

JBA : Justement pas ! Certes ma technique a évolué au fil des ans mais...

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Mars 2016

AH : Vous êtes un des peintres dont l’œuvre est la plus vaste et la plus importante. Mais aussi une œuvre qui obéit à des constantes. Vous avez créé un « genre ». Définiriez-vous des périodes, des époques, des tendances, des inspirations ?

JBA : Justement pas ! Certes ma technique a évolué au fil des ans mais  je peux réaliser un dessin cubiste suivi d’une nature morte « à la flamande » et ainsi passer d’une facture à une autre à une même période. Comme je date rarement mes tableaux, il est parfois difficile de savoir de quelle époque provient une œuvre. Qui plus est, je ne cherche même pas à comprendre pourquoi je change de facture, c’est un fait qui s’impose à moi !

 

AH : Jellal Ben Abdallah est un mythe, une icône, un « trésor vivant » comme disent les japonais de leurs grands maîtres. C’est une place à laquelle vous vous êtes probablement habitué. Est-elle cependant facile à vivre, et n’implique-t-elle pas autant de droits que de devoirs ?

JBA : Je ne suis pas un personnage public et je fuis les mondanités, ce qui ne me donne pas de droits et par conséquent, pas de devoirs non plus. Ainsi, dans les années 50, alors que j’habitais Paris et que je commençais à être connu dans les milieux artistiques grâce à la diffusion de ma peinture dans plusieurs pays européens, ma première réaction a été de prendre mes distances avec ce monde pour me réfugier dans le calme de Sidi Bou Saïd. Je ne me considère pas comme un mythe, j’essaie d’être moi-même. Peindre et créer est le seul devoir que j’aie, mais envers moi-même.

 

AH : L’un de ces devoirs est la transmission. Vous avez la réputation d’un travailleur solitaire. Est-ce que vous êtes en contact avec de jeunes artistes, de jeunes critiques, de jeunes galeristes ?

JBA : Ce que vous appelez « transmission » est en fait un apprentissage. Si vous apprenez la grammaire, cela ne fait pas de vous un poète. Je vous rappelle le mot de Picasso : « Le métier, c’est ce qui ne s’apprend pas » ! Je me suis appliqué cette devise à moi-même. C’est pourquoi le catalogue édité à l’occasion da la rétrospective de mon travail en 2009 s’intitulait  « ni disciple ni maitre ! »

 

AH : Vous êtes, dans l’esprit de tous, « le peintre de Sidi Bou Saïd ». Cette fusion avec un lieu, cette totale immersion dans ce site exceptionnel, l’esprit du village sacré ont-ils réellement influé profondément sur votre art, votre technique, votre approche ? Ou auriez vous peint de la même manière si vous aviez vécu à Djerba ou Hammamet ?

JBA : On garde toujours à l’esprit ce que l’on a vu au plus jeune âge. Picasso dessinait encore les taureaux de son enfance même en ayant quitté l’Espagne. Pour ma part, je peignais des scènes inspirées de la vie du XIXème siècle qui régnait encore chez mes grands-parents. Etant contraint de peindre dans le secret de mon pupitre, ces premiers dessins étaient des miniatures arabes où j’ai cherché à reproduire une atmosphère de calme et de recueillement. Lorsque j’ai habité Sidi Bou Saïd, j’ai rajouté dans mes compositions des échappées  qui transportent l’esprit vers la mer, l’horizon, l’infini…
J’aurais donc tout naturellement peint très différemment si j’avais vécu à Hammamet ou à Djerba.

 

AH : Aujourd’hui, la peinture de chevalet a pratiquement disparu. Que pensez-vous de cette évolution de l’art vers l’art conceptuel, l’art message, l’art provocation ?

JBA : La peinture contemporaine a toujours existé. Les hommes qui ont peint dans les grottes de Lascaux étaient à leur manière des peintres de leurs temps. De même, quand Picasso peint les Demoiselles d’Avignon, il devient un peintre contemporain au sens où il provoque son époque en transformant radicalement l’espace pictural même si cette œuvre deviendra plus tard un classique de la peinture moderne. Je ne suis pas par principe contre l’évolution artistique que nous connaissons; cependant j’y déplore souvent un manque de technique, l’innovation à tout prix  aux dépens de l’inspiration et l’envolée des prix imposés par les mécènes qui sont souvent des grands groupes financiers. Je me considère néanmoins comme un peintre contemporain au sens où justement je provoque mon époque en refusant ce dictat et en me réfugiant dans un clacissisme sans cesse renouvelé.

 

AH : Quel est votre meilleur souvenir ? Quand vous regardez en arrière, y a-t-il des choses que vous auriez aimé faire et que vous n’avez pu réaliser ?

JBA : Hormis la disparition de quelques êtres chers, je garde de la vie d’excellents souvenirs, y compris de ma période bohème où je travaillais nuit et jour. Fort heureusement pour moi, j’ai toujours réalisé ce que j’ai voulu et il n’y a pas eu de place pour les regrets ni pour la nostalgie dans mon existence. Je me suis essayé à la sculpture, la poésie, la céramique, la mosaïque, l’architecture, la musique et c’est vraiment la peinture qui a été mon mode d’expression favori.

AH : L’Ecole de Tunis, qui a dominé le paysage pictural tunisien durant cinquante ans a disparu. Pourquoi n’y a-t-il pas eu de relève ?

JBA : L’école de Tunis n’a pas été une école de peinture à proprement parler mais une simple réunion de peintres aux styles différents qui ont voulu promouvoir une forme d’expression artistique tunisienne.
Si les peintres d’aujourd’hui veulent se réunir à nouveau, cela ne tient qu’à eux. Mais l’école de Tunis, telle que vous l’entendez, a disparu tout simplement parce qu’elle n’a jamais existé !

 

AH : Si vous n’aviez pas peint depuis votre plus jeune âge, qu’auriez vous aimé faire ?                                                                                          

JBA : En dépit du respect que je porte à de nombreux corps de métiers, il n’a jamais été question pour moi d’être autre chose qu’artiste! C’est ce qui s’appelle une vocation et à mon sens, on ne peut créer une vocation, elle s’impose à vous !

 

AH : Vous avez fait paraître récemment un très bel ouvrage sur l’ensemble de votre œuvre. Y avez-vous vraiment tout dit, ou avons-nous encore des aspects de Jellal Ben Abdallah que nous ignorons ?

JBA : Je tiens à préciser que justement, je n’y dis rien. Ce livre provient de l’analyse de mon biographe et ami Amin Bouker qui, ayant longtemps vécu à mes côtés,  s’est parfois avéré me connaître mieux que moi-même. Je n’aime pas beaucoup m’exprimer à propos de mon art et j’espère donc qu’il vous montrera dans un proche avenir plusieurs idées jetées sur le papier et qui illustrent le processus créatif qui m’anime en ce moment. Créer, disait Camus, c’est vivre deux fois !

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UNE VISION DU MONDE, LA MEDITERRANEE DANS L’ŒUVRE PEINT DE JELLAL BEN ABDALLAH

Jellal Ben Abdallah, peintre tunisien vivant né à Tunis en 1921 qui, dès le lycée, commença à exposer jusqu’en 2011, date de sa dernière exposition intitulée « Femmes, je vous aime !accompagné de Latifa  », est le gardien de la mémoire de la Tunisie, pays méditerranéen baigné par la  Mare nostrum, cette mer intérieure ou mer du milieu, trait d’union entre l’orient et l’occident.

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Jellal Ben Abdallah, peintre tunisien vivant né à Tunis en 1921 qui, dès le lycée, commença à exposer jusqu’en 2011, date de sa dernière exposition intitulée « Femmes, je vous aime !accompagné de Latifa  », est le gardien de la mémoire de la Tunisie, pays méditerranéen baigné par la  Mare nostrum, cette mer intérieure ou mer du milieu, trait d’union entre l’orient et l’occident.

Terre tôt convoitée, conquise, à l’image de tant d’autres, diverses civilisations s’y sont succédé, cultures s’enrichissant les unes des autres et donnant à la Tunisie, vue de l’extérieur, une image de douceur, de vie facile, de tolérance, dans l’occultation des clameurs de l’histoire et de ses violences. Violences jugulées, réprimées, jusqu’à la « Révolution du jasmin », expression mal adaptée au soulèvement populaire instrumentalisé de la fin de l’année 2010 qui a ouvert la boîte de Pandore et libéré une violence qui s’affiche désormais partout en Tunisie, une violence savamment orchestrée et planifiée dont les citoyens sont les principales victimes, continuant à en payer le prix.

L’œuvre de Jellal Ben Abdallah, toute de perfection, hiératisme des objets, de l’espace et des êtres, représentations réalistes et fantasmatiques comme situées dans un hors temps voluptueux et nostalgique d’un passé révolu, sous son apparence lisse, redessine l’histoire de la Tunisie sur la durée. Terre de passions convoitée par des dieux et par des hommes, par des hommes se voulant des dieux. Une puissance en chasse l’autre, conquêtes menées de terre mais surtout de mer, de cette mer où Ulysse navigue sans nulle cesse d’une rive à l’autre de la Méditerranée, au gré d’une errance infinie. Accroché au mât de son navire, respirant l’air iodé et l’eau saline, il se grise du chant des sirènes, sans risque de se noyer en plongeant les rejoindre. Jellal Ben Abdallah, à son image, s’est tôt laissé envoûter par la Méditerranée, bercé dès l’enfance par le mouvement de la mer refluant au pied de la colline où s’accroche le minuscule village de Sidi Bou Saïd. ( insérer tableau 1 :étude de vagues). Alors village de pêcheurs et lieu de méditation pour des mystiques en quête de l’âme, quelques notables tunisois s’y réfugiaient les étés dont la famille de l’artiste, fuyant la canicule de la médina de Tunis. Jours de bonheur tranquille, l’enfant s’émerveille de l’harmonie qui sourd de l’espace : d’abord l’eau, puis les maisons blanches crépies à la chaux en terrasses, en étages, et la lumière, quand le soleil d’été moire la mer d’argent et d’or. Sidi Bou Saïd deviendra par la suite l’unique lieu de vie du peintre où, dans des ateliers qui donnent sur la mer, accompagné de Latifa qui est son égérie, il ne cessera de la représenter, eau étale ou moutonnement des vagues, immensité marine, quand bien même il essaiera de la circonscrire, de la consigner dans les limites de ses miniatures. Vue tant de l’extérieur que de l’intérieur, à partir de fenêtres bordées de jelliz, tableau dans le tableau, le bleu, le violet, le turquoise s’y superposent, la mer et le ciel souvent confondus, avec, toujours, à l’horizon, plus ou moins visible( insérer ill.2 : fenêtre au jasmin) le Boukornine, volcan éteint, montagne aux deux cornes au pied de laquelle la légende fit se rencontrer Didon et Enée, la reine ne pouvant supporter d’être abandonnée par son amant pour se jeter non loin de là dans un brasier ardent quand il la quitta. Retour des passions destructrices que nulle eau n’éteint, dans un espace méditerranéen qui sait cultiver le tragique, où le soleil, lumière violente, dérègle les humeurs et intensifie les perceptions. L’espace méditerranéen n’est-il pas fait de passions, de violences tantôt larvées tantôt affichées, communes tant aux femmes qu’aux hommes de caractère qui, depuis l’antiquité, ont dessiné les dieux les déesses à leur image ? Les sujets mythologiques de l’artiste en portent la trace, car Jellal a une connaissance intime du panthéon gréco latin. Pour s’être nourri de haute culture et avoir fait ses humanités, mais surtout pour avoir, enfant, souvent accompagné son père, haut dignitaire tunisois, au palais beylical du Bardo, aujourd’hui principal musée de Tunisie, où, déjà, le statuaire antique et les mosaïques abondaient. Le penchant du peintre le portera vers les déesses qui figurent nombreuses dans ses tableaux, telle cette Aphrodite (insérer ill. 3 : Aphrodite) des temps modernes chevauchant un hippocampe qui jaillit des flots de blanc diaprée, ou cette étrange Naissance de Vénus (insérer ill. 4 :La naissance de Vénus), réinterprétation libre du célèbre tableau de Botticelli , qui n’est pas sans devoir aussi au non moins célèbre tableau du Caravage, la Décapitation de Saint Jean Baptiste: Jellal dessine une Vénus aux longs cheveux de jais dont seule la tête émerge, présentée dans une coquille Saint-Jacques telle la tête décollée de Saint Jean Baptiste offerte à Salomé sur un plat. Femmes instigatrices de violence ou la subissant, pour être belles, elles n’en sont pas moins perçues comme dangereuses, l’artiste reprenant à son compte des idées reçues, des jugements stéréotypés qui, pour remonter à l’antiquité, ont encore la vie dure. Ses fabuleuses créatures de la mer provoquent l’inquiétude. Les femmes poulpe (insérer ill. 5 : Femmes-poulpe) aux tentacules serpentines, les femmes corail se refermant sur leur proie, les Têtes de Méduses (insérer ill.6 : Tête de Méduse) à la chevelure reptilienne, les féériques Sirènes de la tentation (insérer fig. 7 : Sirènes) fascinent et troublent d’un même mouvement, le peintre rendant compte à sa manière des légendes qui pèsent sur les femmes fatales à la cruelle beauté. Demeure une étude de Cariatide (insérer ill.8 : Etude de Cariatide) couleur d’eau au visage inachevé, femme-statue détournée de sa fonction à qui Jellal fait porter en offrande les produits d’une pêche destinée à quelle divinité ?

Les pêcheurs et les pêcheuses, depuis la plus haute antiquité, jettent nasses et filets dans la Méditerranée, (insérer ill.9 : La pêche à l’épervier) «  mer inféconde » aux dires d’Homère dont ils espèrent cependant tirer les fruits, complément aux produits d’une terre tout aussi parcimonieuse au regard du climat méditerranéen, sécheresse et sol aride. Jellal voue aux pêcheurs une attention extrême, fasciné par leurs gestes ancestraux. Il leur consacrera de multiples tableaux, telle cette terrasse de pêcheur (insérer ill. 10 : Terrasse de pêcheur) qui offre au regard les produits de la mer et de la terre, rassemblés pour quelles agapes ?

Poissons variés, raie, poulpes et crustacés, moules et oursins, tranches de pastèques, grenades et raisins … c’est à une fête de l’abondance qu’invite la composition, rappel de la légendaire convivialité méditerranéenne. Mais généralement les natures mortes de Jallel concentrent l’attention sur peu d’éléments, mis superbement en scène (insérer ill.11 : Nature morte au rouget), grenades ouvertes ou fermées, bouquets de jasmin qui exhalent leur fragrance posés sur une feuille de figuier ou jasmin en collier. Ailleurs, dans une coupe vernissée de Nabeul, il dresse des pommes, des poires, des raisins (insérer ill. 12 : Nature morte aux fruits), à caresser du regard avant de les porter en bouche. La rondeur des fruits rappelle celle des corps, les natures mortes parlant de la vie quotidienne des tunisois de l’époque, ritualisée et érotisée dans ses moindres détails. Et jusqu’aux coings, aux pastèques, aux melons…méticuleusement peints, suspendus séparément dans des filets aux bords supérieurs des fenêtres pour une délectation tardive, mode de conservation naturel, l’attente contribuant au plaisir dans un monde qui savait différer la consommation et aiguiser les sens, à l’image de l’espace méditerranéen qui, par la rareté de l’eau, la sécheresse de l’air, intensifie les odeurs et les saveurs, les concentrant à l’extrême dans les produits qu’offre la nature.

Comment la foi ne se trouverait-elle pas renforcée devant ces présents des dieux? Le peintre leur rend grâce dans des tableaux dont il orchestre mentalement les couleurs avant de les passer sur le support. Une unité profonde relie les différents éléments de ses natures mortes. Les fenêtres aux carreaux anciens fabriqués manuellement par des potiers artistes qui, grâce à un savoir ancestral, faisaient chanter les couleurs inspirées par l’espace méditerranéen ; le soleil, avec le jaune en ses multiples nuances, citronné, orangé, ors et ocres… suivant la quantité d’oxyde d’antimoine utilisée et le temps de cuisson dans des fours à demi enterrés ; le bleu, qui rappelle la mer en ses multiples variations, du plus soutenu au plus clair, avec une prédilection pour le bleu cendré ; l’émail vert obtenu à partir de l’oxyde de cuivre, pour faire entrer la végétation méditerranéenne à l’intérieur des riches demeures des  beldi, les citadins  d’antan habitant les maisons arabes tellement harmonieuses, tapissées de carreaux en fond de blanc laiteux, reflétant doucement la lumière et ses transparences. Le pinceau de Jellal restitue fidèlement les carreaux de céramique «  Ecailles de Poissons »,  « Tournesol », « Aile d’hirondelle » et tant d’autres encore, aux décors et aux noms qui doivent à la faune et la flore méditerranéennes. Les fruits et les fleurs, les agaves, les cactées, les poissons et les crustacés peints par Jellal sont aussi beaux que lorsqu’ils ont été crées avec souvent, en arrière fond, la Méditerranée en sa pérennité, la vraie beauté est éternelle. Celle des femmes fleurs, des femmes fruits, oiseaux, serpents, qui abondent dans son œuvre. Les trois grâces (insérer ill. 13 : Les trois grâces) sont représentées nues comme le veut la civilisation grecque magnifiant la nudité des corps que Jellal consentira à habiller de costumes rutilants fauve et or (insérer ill. 14 : Trois grâces) après que Rome aie fait des déesses des matrones et que la cité antique ne cède à la passion du dieu unique. La Tunisie répondra tour à tour aux appels de Yahvé, du dieu chrétien, d’Allah, les trois religions du Verbe s’accordant pour jeter l’anathème sur la nudité corporelle et jusqu’aux cheveux des femmes emprisonnées dans des coiffes et autres foulards, considérant qu’aucun texte n’oblige les musulmanes à se couvrir la tête, le voile étant une survivance de coutumes antéislamiques propres à des sociétés patriarcales. Les études de coiffure (insérer ill. 15 et 15bis, étude de coiffure 1et 2) du peintre rendent compte de ces coutumes ; elles dessinent le bonnet pointu dont les juives de Tunisie se coiffaient que leur emprunteront les musulmanes, les costumes des deux communautés ne différant guère. La Byzantine (insérer ill. 16, La byzantine) au regard baissé arborera sur la tête un cône similaire ; les empires, les civilisations, les religions s’affrontent, se succèdent, se compénètrent, dont l’œuvre de Jallel offre témoignage, surtout à travers les femmes qu’il peint. Sa prédilection va pour Byzance et l’empire ottoman avec leurs femmes telles des chasses, sa Femme au turban (insérer ill. 17 : Femme au turban) représentée un luth à la main, image de sérail, telle autre s’éventant, revêtue de l’habit traditionnel de la Tunisoise (insérer ill. 18 : L’éventail). L’influence des Mille et une nuits, de Baudelaire, y est également sensible, qui font les femmes belles, parées, maquillées, habillées ou déshabillées, noires ( insérer ill.19 : Nu) ou blanches (insérer ill. 20 : Bain turc), mais toujours séparées des hommes, dans des espaces clivés, en train de se préparer à recevoir leurs hommages ou à devancer leurs désirs, l’unique concession à la mixité accordée à quelques familles de pêcheurs où l’artiste consent à mêler hommes, femmes et enfants.

Les femmes noires représentées dans son œuvre parlent d’une Tunisie qui a souvenance de l’esclavage, aboli en 1846.  Beaucoup d’entre elles étaient des domestiques employées à plein temps dans les intérieurs bourgeois qui les intégraient et les mariaient à leurs congénères, et qu’elles assuraient en retour contre le mauvais œil, selon des croyances populaires toujours en cours. Jamais épousées par les notables, les femmes noires faisaient partie de la famille étendue, contribuant à lui assurer le confort, la gent féminine dans son ensemble, mères, épouses ou domestiques veillant au bien être du seigneur du logis. Jellal fait toutes les femmes belles, aussi bien les Blanches que les Noires. Toutes deux ont les yeux passés au  khol  ou antimoine, éloge du maquillage, les sourcils comme l’oiseau au vol. Elles ont souvent de fortes poitrines, des hanches larges, des cuisses puissantes, semblables à des Vénus charnelles, comme le veut l’imaginaire arabo-musulman. Elles n’ont pas honte de leur nudité vécue comme un état qui ne prête à aucune concupiscence, consacrant de longues heures à leur toilette, le bain turc, le « hammam » dans la continuité des thermes gréco-romains.

Jellal Ben Abdallah est né et a longtemps vécu dans la belle demeure de la Médina de Tunis de son enfance dans la proximité immédiate de nombreuses sœurs et cousines qu’il a souvent épiées, admirées, où l’univers des femmes est en principe séparé de celui des hommes. C’est grâce à un œil aiguisé par les interdits qu’il restitue des scènes de genre que ne désavouerait nul orientaliste. Comme le hammam de la Mariée (insérer ill. 21 :La mariée) où cette dernière se rend avec ses parentes et proches amies afin de se purifier et préparer son corps aux étreintes dans un univers érotisé. Généralement, le bain maure est réservé par la famille de la mariée pour son seul usage, cérémonie festive intime que le peintre restitue dans ses moindres détails, quand bien même il n’aurait pu y avoir accès : la mariée livrée aux mains des harza  noires qui enduisent ses cheveux d’argile, jeunes femmes dont on loue les services pour se faire aider lors du rituel du bain ; des jeunes filles éclairent la scène de multiples flambeaux, d’autres frappent sur le tambourin et la derbouka, accompagnement musical et stridences des yous yous, augures pour un mariage heureux. Un autre tableau immortalise le cérémonial du henné (insérer ill. 22 : Le « henné »), paumes des mains et des pieds enduites d’une pâte végétale aux vertus thérapeutiques marquées au  harkous, tatouage à l’odeur envoûtante. La dernière scène de cette série dessine la cérémonie précédant le mariage, l’outia (insérer ill. 23 : l’outia), quand la future mariée enterre sa vie de jeune fille entourée de ses amies grimées et revêtues de costumes de cérémonie qui jouent aux dames en fouta et blousa, habits traditionnels des Tunisoises, servies par quelques mères faisant office de suivantes. C’est lors de cette fête que la plus heureuse en mariage est conviée pour enduire les mains de la mariée d’une ultime couche de henné qui, de rouge, vire au noir à l’occasion de ce troisième passage, les mains ensuite protégées par des espèces de gants richement brodés pour en intensifier la couleur. Rouge sur rouge, la scène est de tension, qui marque un moment de passage important, toute la lumière concentrée sur la mariée se préparant à couper avec son milieu familial où elle était choyée, et tous les beaux bijoux, les atours dont on la revêt, ne suffisent à taire son appréhension devant l’inconnu qui l’attend. Pour avoir souvent, longuement observé ces femmes, guetté leurs expressions, nues ou habillées, sujet unique ou en groupe «  groupe de femmes » (insérer ill. 24 : Groupe de femmes), « Quatre nus » (insérer ill. 25 : Quatre nus) Jellal a bien vu la vacuité de leur vie, leur univers d’attente, leurs yeux sombres, leur regard d’au-delà le miroir, indifférentes à leur propre beauté dont elles prennent soin mais qui les accable. Réfugiées dans le silence, oisives, dans des intérieurs de luxe et de raffinement, elles sont les musiciennes du silence à qui on a appris à jouer de divers instruments, selon les normes éducatives alors en vigueur. Luth (insérer ill. 26 : Luth) tambourin ou violon dont elles tirent des sons à faire pleurer, elles donnent l’impression d’être des oiseaux en cage dans une société patriarcale où les hommes sont des geôliers, à l’image de cet artisan aux cages (insérer ill. 27 : L’artisan aux cages).

La Femme à la colombe (insérer ill. 28 : La femme à la colombe), les quatre femmes colombes (insérer ill. 29 : Les quatre colombes) n’espèrent que l’Envol (insérer ill. 30 : L’envol), au besoin dans des paradis artificiels, univers à la Loti auquel réfère la Femme au Narguilé (insérer ill. 31 :Femme au narguilé), consolation à quel désespoir. A chaque trait de pinceau Jellal Ben Abdallah dit à ces femmes jeunes et belles je vous aime, et chacune de lui répondre je vous aime moi aussi. Pour avoir éclairé leur ciel d’attente, leur solitude, elles qui sont si loin du monde, offertes et interdites dans leur chaste nudité. Mais la Tunisie de Jellal est aussi celle où les femmes se sont libérées de leur voile, ce haïk blanc qu’elles revêtaient pour sortir de chez elles. Objet de multiples études de drapé, ses femmes au safsari (insérer ill. 32 : Femmes au safsari) sont plus voluptueusement dévêtues que cachées au regard, le voile contribuant à la séduction féminine.

En 2006, lors d’un voyage à Dubaï, il peint une Femme à la Burqa (insérer ill. 33 : Femme à la burqa)) accompagnée d’un homme béquille, œuvre visionnaire, sans imaginer que quelques années plus tard, des tunisiennes revêtiront le masque et le voile noirs, dans une remise en cause des acquis de la modernité, auto asservissement volontaire ou aliénation passivement subie, négativité de l’être, anonymat et obscurantisme.

Dans la Tunisie actuelle qui connait une révolution aux tournants obscurs, enjeu de puissants intérêts géopolitiques où le religieux instrumentalisé est de retour, les femmes seraient les principales victimes de violences vécues au quotidien. Certaines se soumettent ; d’autres, comme les femmes au bord de la mer (insérer ill. 34 : Femmes au bord de la mer) demeurent dans l’expectative, que des chevaux piaffant invitent à des départs ; d’autres encore se lancent en résistance, qui improvisent un extraordinaire ballet dans le bleu profond de la nuit, de la mer, telles ces danseuses nues sur la plage (insérer ill. 35 : Danseuses sur la plage). Danse maîtrisée, elles sont force vitale, volonté, détermination, prélude à l’action concertée, appel à la responsabilité humaine, tandis que l’Ascète (insérer ill. 36 : L’ascète), en référence à quel pieux personnage, le mystique musulman Abou Saïd que d’aucuns assimilent à Saint Louis secrètement converti à l’Islam, toute énergie positive bandée, appelle à la paix de l’âme, à la paix des âmes, dans une période privée de repères et de valeurs, alors même que son mausolée a été victime d’un incendie volontaire, œuvre criminelle de fanatiques illuminés.

L’œuvre peint de Jellal Ben Abdallah raconte l’histoire de la Tunisie, pays méditerranéen, dans son passé et dans son devenir, nourrie des héritages grecs, latins, arabes…, dans ses moments du vivre ensemble, dans l’acceptation des différences, tout comme ceux de l’exclusion et du repli identitaire, avec, toujours, la tentation du large auquel convie la Méditerranée. Mer énigmatique, de vacarmes et de silences, vivante et mouvante, mer des noyades et des naufrages, elle se rit de la petitesse et de la démesure des humains, toujours recommencée, inlassablement dessinée par Jellal à minuit, à midi, d’argent et d’ors, en son éternité. (insérer ill. 37 : La mer)

Crédit iconographique :

Jean DUVIGNAUD, Jellal Ben Abdallah, Une mémoire tunisienne, Tunis, Ceres Productions, 1992

Fenêtre au jasmin. Nature morte au rouget. Nature morte aux fruits. La pêche à l’épervier. Terrasse de pêcheur. Trois grâces. L’éventail. Nu. Bain turc. Le « henné ». Groupe de femmes. Quatre nus. Luth. Femme à la colombe. Les quatre colombes. Femme au naruilé.

Amin BOUKER, Jellal Ben Abdallah, sous l’artifice, la simplicité, Tunis, Cérès Edition, 2013

Etude de vagues. Aphrodite. La naissance de Vénus. Femme-poulpes. Tête de Méduse. Sirènes. Etude de Cariatide. Les 3 grâces, détail. Etudes de coiffures. Femme au turban. La byzantine. La mariée. L’outia. L’artisan aux cages. L’envol. Femmes au safsari. Femme à la burqa. Femmes au bord de la mer. Danseuses sur la plage. L’ascète. La mer.

Amina Ben Damir

Université de Tunis

FSHS de Tunis

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L’empire des sens

Par Soufiane Ben Farhat

On croit ausculter une œuvre, on redécouvre un pays. Avec Jallel Ben Abdallah, le voyage à rebours est garanti, voire obligé. On arpente d'innombrables pans de la Tunisie, des tranches de vie, des chemins déjà parcourus, mais hors les sentiers battus.

L'œuvre est immense. Elle embrasse près d'un siècle, se décline dans la multitude du temps et de l'espace. Elle épouse une variété de tons, de nuances, de formes, de couleurs. Le chromatisme revêt d'autres significations. Du déjà vu mais paradoxalement inédit. Du coup, on regarde différemment les choses et les êtres ; on appréhende les sentiments et les états d'âme autrement. L'homme est un artificier. Il bouscule l'évidence des familiarités mentales. Invite au voyage. Moyennant risques et périls.

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Par Soufiane Ben Farhat

On croit ausculter une œuvre, on redécouvre un pays. Avec Jallel Ben Abdallah, le voyage à rebours est garanti, voire obligé. On arpente d'innombrables pans de la Tunisie, des tranches de vie, des chemins déjà parcourus, mais hors les sentiers battus.

L'œuvre est immense. Elle embrasse près d'un siècle, se décline dans la multitude du temps et de l'espace. Elle épouse une variété de tons, de nuances, de formes, de couleurs. Le chromatisme revêt d'autres significations. Du déjà vu mais paradoxalement inédit. Du coup, on regarde différemment les choses et les êtres ; on appréhende les sentiments et les états d'âme autrement. L'homme est un artificier. Il bouscule l'évidence des familiarités mentales. Invite au voyage. Moyennant risques et périls.

Lors de son séjour dans la capitale suédoise, Jallel Ben Abdallah, d'ordinaire si prolifique, avait très peu peint. "Comment peindre quand il n'y a que trois heures de soleil par jour !", s'exclama-t-il. A la même époque, Albert Camus disait qu'il était né -dans l'Algérie coloniale- à mi-chemin, entre le soleil et la misère. Jellal Ben Abdallah n'avait pas pu lester ce qui imprègne le plus son âme et n'a de cesse de ressourcer son art. Tunis, ses hommes, ses femmes, ses ruelles, ses échoppes, ses corps de métier, ses intenses fulgurances.

Le style fait l'homme. Et la griffe fait l'artiste. Chez JBA, le coup de cœur recèle un coup de poing. Et vice-versa. Les femmes aux regards langoureux, énigmatiques ou rapaces disent l'indicible. Les formes épousent les contours de la démesure. L'art si méticuleux de la perspective et des proportions est mis à profit dans une démarche asymétrique. Le dissemblable révèle l'identique, l'invraisemblable enveloppe le plausible et le long cours traduit la brièveté des fragrances. Parce que les toiles de JBA ont des saveurs et des odeurs.

La ville claire-obscure, les ruelles tortueuses, les métiers végétant dans les fondouks tamisés ressuscitent la chaleur, les pulsions, la sève qui monte. Par moments Jallel Ben Abdallah caresse, sans le vouloir, les miniatures persanes. Les détails de ses grandes fresques regorgent de situations, de scènes, de vibrations intransigeantes et folles. La mer, les pêcheurs, les femmes, les natures mortes... Tout trucule, exubère et effervesce.

Les regards sont fixés dans des éternités énigmatiques. Ils trahissent des sentiments épanchés en profondeur, dans l'incandescence du désir ou la glaciale froidure du désarroi. Ils ne laissent guère indifférent. Le suggestif est, en soi, un parcours dont on ne ressort guère indemne.

Ayant commencé à peindre et dessiner très jeune, Jallel Ben Abdallah amoncelle suavement les états d'âme et les stations affectives. Mais ce n'est nullement un rouleau chinois. Son chevalet, ses pinceaux sont des carrefours de sens, de sentiments, d'assortiments affectifs et psychologiques.

Son œuvre est une galerie de portraits immense. Une espèce de Panthéon jamais hermétiquement clos. Parce que son art est, par excellence, un'opera aperta. Une plage généreuse balayée par des vents ensorcelants. Ses contours, son ressac, ses embruns ne sont que des alibis. Elle n'existe en partie que dans le regard du voyageur.

Jallel Ben Abdallah nous invite à un voyage sans un plan établi et sans l'intention d'arriver. Hormis de savoir faire le tour de soi. Parce qu'ici comme ailleurs, le meilleur qu'on puisse ramener du voyage, c'est soi-même.

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Mon Jellal tout mien, la mémoire tue...

Mais comment ne pas la taire, cette mémoire et taire son enfantin irisé qui picote secrètement encore comme la nostalgie de toutes les nostalgies ? Toutefois comment, une fois ainsi tuée et enfouie au plus profond de mes pudeurs de grande personne, résister à la tentation de la livrer à l’éphémère support de ce catalogue?

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Mais comment ne pas la taire, cette mémoire et taire son enfantin irisé qui picote secrètement encore comme la nostalgie de toutes les nostalgies ? Toutefois comment, une fois ainsi tuée et enfouie au plus profond de mes pudeurs de grande personne, résister à la tentation de la livrer à l’éphémère support de ce catalogue? Je n’avais rien pour approcher l’œuvre picturale que la passive docilité du regard satisfait et naïvement jouisseur qui s’approprie silencieusement formes et couleurs. Je n’avais rien à ce moment très précis de mon passé où l’adolescent goulu devant tous les bonheurs à conquérir, j’eu la divine surprise de découvrir Jellal Ben Abdallah dans les minuscules surfaces des timbres-poste. Je n’avais tout juste que l’audace insensée de les détacher des plis parvenus à mon père à la maison ou à la librairie, oublieux des maintes taloches ou raclées que me valaient, chaque fois, ce sacrilège porté à la solennité d’une enveloppe immaculée et au nom et adresse d’un illustre expéditeur!

J’avais même comme la vague impression que Père redoublait de sévérité quand, d’une pile de courrier, je délaissais des timbres de grands noms et prestige, tels portant des reproductions d’El Mekki, l’un de ses amis et habitués de la librairie. Je n’y trouvais en effet que le contraste de ce qui me faisait prendre tous les risques pour m’approprier un « Ben Abdallah ». Le grand Hatem, en ces temps-là de mes premiers élans encore veules m’inspirait, avec ses premiers dessins illustrant l’édition originale du Barrage (As-Sudd) de Messadi, une si grande terreur devant le monde et la condition humaine, que seuls le bel été et les gais ciels de Jellal pouvaient en ma frêle jeune âme en différer le désarroi aux calendes lointaines de ma vieillesse encore bien inconcevable.

Un peu plus tard, toujours ignare pour apprécier les œuvres plastiques au moyen des concepts critiques et techniques qu’exige et mérite leur art, un peu plus au fait tout de même de la musique et de la poésie, j’avais pu faire en sorte que Jellal Ben

Abdallah donnât l’accolade en moi à deux grands poètes. Le premier est bien de chez-moi, de mon pays et même de mon Tozeur natal, l’autre est de l’autre sud, sur l’autre rive de notre mer de communes émeraudes …

Aboulkacem Chebbi, n’aurait de cesse de se mirer et mirer au-devant des tableaux de notre peintre si célébré, face aux femmes ou aux multitudes de reprises de Mère nature (morte ou vive). Il aurait bien volontiers cédé au pinceau et à la palette sa partenaire pour une danse ou une prière au temple de l’amour, et ce serait alors au pinceau et à la palette de scander la suite de ce premier vers du poète des Chants de la Vie (Aghanî al-Hayet) :

Douce es-tu comme l’enfance, comme les songes Comme la rose, comme le sourire du nouveau-né

L’autre immense poète qui reçoit en mes oniriques correspondances l’étreinte de Chabbi dans l’œuvre de Jellal Ben Abdallah m’arrive de Sète et me chuchote autant de rythmes, de tons, de couleurs et de sereines gratitudes pour ce fol éphémère qui nous éternise. J’ai nommé ce Valéry dont la plume, dans les vers ci-après aurait bien échangé sa géniale performance

Avec celle de mon Jellal à moi :

Quel pur travail de fins éclairs consume Maints diamants d’imperceptible écume, Et quelle paix semble se concevoir ! Quand sur l’abîme un soleil se repose, Ouvrages purs d’une éternelle cause, Le temps scintille et le songe est savoir.

(Le cimetière marin)

Youssef Seddik

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Le bonheur comme œuvre d’art

Par Jean Daniel

Quiconque n’a pas connu Sidi Bou Saïd dans les années 60 et 70 ignore ce que peut être le bonheur de vivre. Ce trésor d’harmonie, cet îlot d’« ordre et beauté, luxe, calme et volupté », était ignoré des touristes, de ce que l’on appelle aujourd’hui les people et ne figurait dans aucun magazine. C’était un lieu secret pour initiés de grande exigence. Quiconque n’a pas médité à cette époque sur les hauteurs, entre les tombes du petit cimetière marin qui domine le golfe, humant le sucre du chèvrefeuille, la sensualité du jasmin et l’apaisement de la fleur d’oranger ne peut savoir en quoi consiste la plénitude.

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Par Jean Daniel

Quiconque n’a pas connu Sidi Bou Saïd dans les années 60 et 70 ignore ce que peut être le bonheur de vivre. Ce trésor d’harmonie, cet îlot d’« ordre et beauté, luxe, calme et volupté », était ignoré des touristes, de ce que l’on appelle aujourd’hui les people et ne figurait dans aucun magazine. C’était un lieu secret pour initiés de grande exigence. Quiconque n’a pas médité à cette époque sur les hauteurs, entre les tombes du petit cimetière marin qui domine le golfe, humant le sucre du chèvrefeuille, la sensualité du jasmin et l’apaisement de la fleur d’oranger ne peut savoir en quoi consiste la plénitude.

Lorsque j’y suis arrivé, j’ai eu le privilège de m’immerger dans ses charmes, mais lorsque j’ai connu, en ces lieux et en leur domaine, Jellal et Latifa Ben Abdallah, j’ai reçu cette rencontre comme une grâce. J’avais lu quelque part, sous la plume d’un poète - Armand Guibert, je crois - que la jeune école de peinture était en Tunisie rayonnante et que s’il ne fallait pas passer à côté d’un Moses Levy, il fallait avoir vu les miniatures de Jellal Ben Abdallah. J’étais déjà enchanté à l’idée de connaître un miniaturiste de talent parce que j’avais un ami très cher qui ne plaçait rien au-dessus des enluminures, de la miniature et de la calligraphie. Depuis les « Très Riches heures du Duc de Berry » jusqu’aux œuvres des artistes chinois, on voyait surgir un monde magique. Ce fut une très heureuse époque du peintre que je vais désormais appeler Jellal et elle est apparue dans son parcours avant qu’il ne soit obsédé par certains yeux et certaines mains de femmes. A vrai dire une seule femme. Mais j’y reviendrai.

J’ai découvert dans la maison de Jellal comment un artiste pouvait être d’abord un artisan, comment l’harmonie pouvait s’éloigner de la somptuosité et de la vulgarité du luxe qui menace tous les nouveaux riches, avec quelle discrétion distante et inspirée on peut faire de sa vie une œuvre d’art et du raffinement une façon de vivre. J’ai connu l’époque de la petite maison, qui était elle-même, tout en escaliers, une miniature. Elle imposait que l’on s’y déplace comme une danseuse cambodgienne.

J’ai fini par avoir, dans cette maison, mes habitudes, simplement en recevant de mes hôtes un enseignement discret et contagieux. Il y a certaines heures où il faut ouvrir telles fenêtres ou en fermer d’autres. Il y a des moments pour la création et d’autres pour la torpeur. Il faut continuellement jouer avec le fait qu’il y a, en Méditerranée, une lutte entre la chaleur et la lumière et que l’on veut se protéger de l’une et s’immerger dans l’autre.

Et puis, il y a eu cette maison à laquelle je ne peux pas penser sans émotion et où la répartition des volumes et la maîtrise de l’espace accompagnaient des journées vécues le long d’une mer somptueuse sur laquelle veillait, immobile et fascinant, le Bou Kornine. Chaque fois que je me suis réveillé dans cette maison pour faire mon yoga, Jellal était déjà levé depuis longtemps, se plaignant de l’invasion des eucalyptus mais disposant les fleurs qu’il avait achetées, à l’aube, à ses fournisseurs complices.

J’ai vu Jellal discuter au grand marché pendant des heures avec ces fleuristes. Ce raffinement s’étoffait d’une érudition et d’une méticulosité qui m’en imposaient. Les interlocuteurs étaient très sérieux. En choisissant une fleur, ils refaisaient l’ordre du monde. Cette véritable et incomparable élégance dans la réserve, la retenue, la simplicité, je ne l’ai connue que chez de vrais artistes comme Jellal.

Et on la retrouvait partout, y compris, bien sûr, dans la préparation des mets que la princesse des lieux organisait avec préciosité. Je suis souvent passé, ainsi, de la vie de l’artiste à l’œuvre d’art et je ne les ai jamais vraiment séparées.

Et puis, j’ai connu d’autres périodes dont ses amis ont retrouvé, bien heureusement, des ébauches où l’on voit un surréalisme réinterprété par la Méditerranée tunisienne qui oscille entre l’Italie et la Turquie. J’espère que ces ébauches vont être exposées et leur accrochage bien mis en valeur. Tout se passe comme si Jellal ne connaissait pas lui-même toute les ressources dans lesquelles il avait puisé et qu’il redécouvrait aujourd’hui dans son être profond de fugitifs fantasmes.

Jellal a reçu sans vanité, sans ostentation et même sans fierté des personnalités célèbres. Lorsque Gide, qui habitait (sur invitation du poète Jean Amrouche) chez Raymond de Gentile, est venu le voir et qu’il a manqué de curiosité pour son œuvre, il n’a pas hésité à le battre aux échecs malgré les consignes du protocole et les rites de l’obséquiosité devant un grand homme. Souvent, on a vu des yachts faire escale dans le port de Sidi Bou Saïd, des yachts d’où sortaient des écrivains américains qui voulaient admirer ses dons d’architecte, de décorateur et de peintre.

J’ai le souvenir d’avoir demandé à Latifa et Jellal d’inviter pour moi le grand arabisant Jacques Berque et l’éminent philosophe Michel Foucault, tous les deux professeurs au Collège de France et qui allaient se rencontrer pour la première fois. Jacques Berque a fait l’éloge de l’art abstrait en disant que c’était l’écriture arabe qui était l’une des origines de cet art. Michel Foucault a développé ce thème mais en se référant curieusement à des sources musicales. Jellal n’était nullement impressionné. Il a refusé avec véhémence que l’on pût déformer, transfigurer et rendre méconnaissable la beauté du visible.

Il se voulait le plus tunisien et, disait-il, le plus tunisois des peintres en soutenant que c’est avec le particulier que l’on pouvait tenter d’atteindre l’universel.

Latifa était enchantée de recevoir des hommes dont je lui avais fait un si chaleureux éloge et elle était en même temps attendrie par le calme et la placidité de Jellal son époux que rien ne pouvait tirer de son univers.

J’espère avoir convaincu que j’admire cet homme, que j’aime ce couple et que la présente évocation illumine des souvenirs que je voudrais partager avec tous ceux qui sont invités à les découvrir.

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La femme et le mystère de la vie, chez Jalel Ben Abdallah

Le petit village de Sidi Bou Saïd où réside le peintre, est une véritable invitation au voyage, par le déploiement infini du regard, que permet sa position face à l’immensité de la méditerranée. Juché sur une colline qui surplombe la baie de Tunis, le village représente à la fois, son monde et le monde.

Bien que figurative, la peinture de Ben Abdallah, n’est pas anecdotique. Tout en reproduisant les formes, les gestes, les objets et les rites qui entretiennent la mémoire collective, sa peinture exprime un être-au-monde ; elle tisse des liens entre la concrétion humaine et l’immanence objectale que ses « motifs » fixent immuablement dans la matérialité de la toile.

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Le petit village de Sidi Bou Saïd où réside le peintre, est une véritable invitation au voyage, par le déploiement infini du regard, que permet sa position face à l’immensité de la méditerranée. Juché sur une colline qui surplombe la baie de Tunis, le village représente à la fois, son monde et le monde.

Bien que figurative, la peinture de Ben Abdallah, n’est pas anecdotique. Tout en reproduisant les formes, les gestes, les objets et les rites qui entretiennent la mémoire collective, sa peinture exprime un être-au-monde ; elle tisse des liens entre la concrétion humaine et l’immanence objectale que ses « motifs » fixent immuablement dans la matérialité de la toile.

Enraciné dans l’entrelacement architectural labyrinthique de son village, le peintre fait résolument face à un horizon sans limites. Ainsi en est-il de sa peinture, toute en paradoxe, ambiguïté et mystère. De l’infiniment petit de la miniature, à l’imposante présence du tableau, ses figures continuent leur « itinerrance » en révélant le geste instaurateur du peintre, celui qui lui permet de prendre son envol pour suggérer l’invisible à travers la récurrente présence hiératique de la femme.

Dans un contexte arabo-musulman conservateur et traditionnaliste où la femme est jalousement dérobée au regard, il semble audacieux et téméraire de faire de la femme le réceptacle de l’existence par l’art et rien que par l’art qui, dans le faire constitutif du tableau, va générer un discours plastique constituant de la pensée. Ainsi, les préoccupations plastiques de Ben Abdallah seraient moins versées dans l’explicitation des impressions par les formes, que dans le dépouillement des mécanismes cognitifs, générateurs d’une analyse globale et profonde de la vie dont les constituants ne sont nullement définis par leurs extériorités, ni non plus par leurs enveloppes, mais bien plus par les lois constructives internes de l’objet que les formes "pures" laissent apparaître. Le peintre s’acharnera à traquer le sens de la vie, presque essentiellement, à travers la figure féminine qui jalonnera son immense œuvre.

Nue, à l’œuvre devant son rouet ou son métier à broder, caressant une colombe, peignant sa longue chevelure d’un noir de geai, allongée telle une odalisque, seule ou accompagnée, la femme chez Jalel Ben Abdallah, est exclusivement débusquée dans un intérieur confortable, finement ornementé et baigné d’une lumière douce. Aucun sourire ne vient illuminer ces délicieux visages aux immenses yeux en amande et ostensiblement soulignés de kohol. Parées de soie richement brodées, de voiles translucides, de dentelles fines et de brocards, elles affichent toutes, un insolent dédain à tout ce qui les entoure, comme n’accordant aucune importance au spectateur qu’elles ne regardent jamais. Elles semblent hors du temps et de l’espace qui les confine. Elles ne sont pas jetées dans la vie, mais retirées au cœur de celle-ci, comme son accomplissement le plus secret, le plus voluptueux, le plus émouvant.

Jalel Ben Abdallah semble construire un morceau de réalité imaginaire, un fragment du « monde dans sa tête » (et puis sur la toile), capable de représenter la réalité, d’offrir les mêmes sensations, de stimuler les mêmes réactions que le monde réel. Dès que nous nous laissons berner par la série théoriquement illimitée des mondes simulés dans et par son œuvre, nous sommes bien incapable de décider si le monde dans lequel ces femmes vivent, est mis en scène, ou réel, ou peut-être les deux à la fois : un monde irréel de mises en scène réelles, comme dans « Femme au bouquet de jasmin ».

Assise à même le sol, une jeune femme est entrain d’accrocher délicatement, un bouquet de jasmin au dessus de son oreille gauche. La faïence lustrée revêtant le sol et le mur derrière elle, confère à l’espace, une allure d’alcôve, une atmosphère de boudoir où cette femme se prélasse à loisir, affichant la nonchalance et le farniente qu’exigent les longues journées chaudes et ensoleillées de la Tunisie. Elle est richement habillée d’un sérouel rouge brodé de fil d’or et d’une blouse noire sans manche. Un grand foulard de soie rayée, entoure sa fine taille et dialogue en résonnance avec le petit chapeau conique, élégamment posé sur ses longs et noirs cheveux soigneusement coiffés. Cependant, son visage ne trahit aucun bonheur de vivre dans cette évidente opulence raffinée.

Tombée de l’espace, venue de l’au-delà, elle symbolise les frontières imaginaires, les horizons inaccessibles, la dimension poétique qui s’exprime par un spleen semblant planer sur son visage finement maquillé. Comme pour souligner le mystère du regard, le peintre a imaginé pour elle, un maquillage où le noir du kohol, contraste avec le rose lumineux sur ses pommettes et domine le léger rose-beige sur ses lèvres. Aucune provocation. Pleine de repos et de silence encombré des motifs floraux et géométriques de la faïence omniprésente et des arabesques scintillantes brodées sur son pantalon, la scène exhale on ne sait quel parfum, tout en nous entraînant vers les abymes insondables d’une tristesse suave.

1  Quand jusqu’à là, le sentiment religieux et l’amour de Dieu étaient les seules preuves de l’accomplissement de l’homme.

Insaf El Ouakdi Khaled

Maître-assistante à l’Ecole Supérieure des Sciences et Technologies du Design

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On est le peintre d’un seul tableau

Par Amin Bouker

Parce qu’il n’a pas reçu l’autorisation paternelle de peindre, Jellal Ben Abdallah trouve en 1929 sur les bancs du lycée Carnot un salutaire atelier de fortune où il réalise ses premières ébauches. Contraint de dissimuler ses œuvres, il adopte malgré lui de petits formats et entre ainsi en Peinture à travers l’art de la miniature.

Certes, cela lui vaudra de désastreuses appréciations de ses maîtres «cancre, dessine sur ses cahiers d’école» ; en revanche, il recevra les encouragements appuyés de ses professeurs de dessin, Picard et Dumas et surtout Pierre Boucherle qui fondera l’Ecole de Tunis en 1949 et avec qui il entretiendra alors des relations d’amitié.

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Par Amin Bouker

Parce qu’il n’a pas reçu l’autorisation paternelle de peindre, Jellal Ben Abdallah trouve en 1929 sur les bancs du lycée Carnot un salutaire atelier de fortune où il réalise ses premières ébauches. Contraint de dissimuler ses œuvres, il adopte malgré lui de petits formats et entre ainsi en Peinture à travers l’art de la miniature.

Certes, cela lui vaudra de désastreuses appréciations de ses maîtres «cancre, dessine sur ses cahiers d’école» ; en revanche, il recevra les encouragements appuyés de ses professeurs de dessin, Picard et Dumas et surtout Pierre Boucherle qui fondera l’Ecole de Tunis en 1949 et avec qui il entretiendra alors des relations d’amitié.

Que le lycée Carnot héberge un nouvel espace culturel et l’inaugure avec une exposition de Jellal Ben Abdallah n’est donc pas le fruit du hasard. C’est même un juste et exquis retour des choses, un clin d’œil de l’histoire, que dire un pont générationnel jeté, en la personne du grand peintre, entre l’espace mnémonique des anciens bâtiments chargés de petite et de grande histoire et celui actuel, inscrit dans la modernité, pluridisciplinaire à souhait.

Ben Abdallah exposant au lycée Carnot constitue également un exercice de dialogue de civilisations, une synthèse heureuse de l’imaginaire tunisien, véritable vivier iconographique du peintre, et de la grammaire esthétique occidentale, dont il s’est longuement nourri et qu’il n’a eu de cesse d’adapter au phrasé arabo-musulman et à l’indolent rythme méditerranéen.

Et la magie d’opérer : la femme de Tunis se meut en une nouvelle « Madone » inspirée des peintres italiens du quattrocento, la pénombre vivifiante des alcôves dans les scènes d’intérieur se veut une nouvelle facture du clair-obscur que ne renieraient pas les maîtres flamands, à l’exemple de la posture marquée du célèbre cafetier dépeint par Ben Abdallah qui figure, à s’y méprendre, celle de Saint-François d’Assise dans le tableau de Zurbaran.

En somme, tout est médiation chez Jellal, à l’image de sa chère Méditerranée qui, loin de séparer, rassemble.

Je voudrais donc remercier son excellence, Mr. François Gouyette, ambassadeur de France en Tunisie, d’avoir initié ce projet et prêté quelques œuvres de Ben Abdallah acquises de longue date par la France.

Je remercie également Jellal Ben Abdallah de m’avoir ouvert son atelier et permis de choisir dans sa collection personnelle quelques productions qui seront livrées au grand public à l’occasion de cet événement. Il y a certes les œuvres de jeunesse qu’il n’a jamais cru bon de montrer, mais surtout celles réalisées ces cinq dernières années où s’opère la synthèse des influences qui l’ont nourri- ce que l’artiste nomme la digestion du regard - et qu’il a régurgitées sans renier l’univers thématique qu’on lui connait: Du vin neuf dans des outres anciennes !

Matisse avait admirablement exprimé cela : "Un grand peintre est celui qui trouve des signes personnels et durables pour exprimer plastiquement l'objet de sa vision."

Y figure aussi l’une des premières miniatures répertoriées de l’artiste, réalisée sur les bancs du petit lycée en 1933. Dans ce dessin prémonitoire, véritable acte fondateur, s’inscrivent les gènes de son œuvre à venir et les thèmes qui lui sont chers: La Tunisie d’antan, la mer et la nuit, révélées ou dissimulées, c’est selon, par un constant souci du détail qui suggère plus qu’il n’affirme.

Cette exposition, je l’espère, permettra de dévoiler au visiteur, à travers un parcours initiatique, les très riches heures de Jellal Ben Abdallah, sa démarche originelle et les méandres du processus créatif qui l’anime et de montrer que par delà les époques, les factures et les supports qu’il a pu utiliser,il peint depuis 80 ans un même tableau qui ne veut pas finir : Son « chef-d’œuvre inconnu » !

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D'une vie bourgeoise à une vie d'artiste

C’est au 9 boulevard Bab Menara, dans le vieux Tunis, que débute le destin peu commun de Jellal Ben Abdallah. Dès sept ans, il montre des aptitudes au dessin et exerce ses talents sur les portes et les murs de sa chambre.

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C’est au 9 boulevard Bab Menara, dans le vieux Tunis, que débute le destin peu commun de Jellal Ben Abdallah. Dès sept ans, il montre des aptitudes au dessin et exerce ses talents sur les portes et les murs de sa chambre. Mû par une nécessité impérieuse de peindre et bravant l’interdiction paternelle de s’y adonner, il dessine au dos de ses cahiers d’école et redécouvre ainsi l’art de la miniature persane sans l’avoir jamais connue. A 13 ans, première exposition en herbe avec Hatem El Mekki dans l’arrière-boutique d’un cordonnier. A seize ans, toujours à l’insu de ses parents, il expose au café Baghdad et la critique unanime finit par avoir raison des réticences paternelles : Le jeune Jellal peut enfin travailler au grand jour à forger sa manière propre. En 1939, au décès de ses parents, il s’installe définitivement à Sidi Bou Saïd et s’y enferme, comme Vermeer à Delft, et décide de vivre pour sa peinture. Il expose régulièrement dans plusieurs galeries et fréquente les grandes figures littéraires du moment, comme Ali Douagi et les membres du groupe Taht Essour, ainsi que les peintres avec qui il formera plus tard l’Ecole de Tunis. En 1948, il remporte le premier prix de Tunisie de peinture, ce qui lui ouvre les portes de l’Europe. Il entame alors une série de voyages qui le mèneront à Paris, Rome, Venise et Stockholm et peut enfin confronter son art à la grande peinture occidentale. Ben Abdallah devient ainsi tour à tour graveur, sculpteur, céramiste, mosaïste, architecte, poète, musicien et décorateur de théâtre mais c’est à la peinture que va sa préférence. En 1953, en dépit du succès qu’il connait en Europe, il s’installe en Tunisie pour mieux s’enraciner dans le terroir qui fera sa spécificité. Néanmoins, de la miniature à la fresque, les influences méditerranéennes et les références à l’art gréco-romain deviendront désormais omniprésentes dans son œuvre. A l’aube des années 70, il parvient à sa facture classique qui connait un grand succès commercial et reçoit de nombreuses commandes pour des établissements publics. On considère que le peintre tunisien aura réalisé quelques 7000 œuvres dont beaucoup, ayant été acquises par des étrangers, se sont éparpillées sur les cinq continents. Ben Abdallah peint ainsi depuis 80 ans un tableau qui ne veut pas finir et parvient à inventer un monde pictural où les souvenirs mêlés aux rêves forment un fertile réseau d’ambigüités et de contradictions.

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