Grandes fresques

Les Grandes Fresques de Jellal Ben Abdallah

Jessica Gerschultz, maître assistant à l'Université de Kansas, Lawrence, Kansas, États-Unis.

traduction Ivan Bertoux, attaché culturel de l’ambassade de France, Tunis

L’apport esthétique de Jellal Ben Abdallah à l’espace public dans la période où se formaient le nationalisme tunisien et l’indépendance est monumental au sens propre comme au sens figuré. Dans les années 50 et 60, l’artiste a créé un grand nombre de fresques murales pour orner l’environnement architectural d’écoles, d’hôtels, de banques, et de bâtiments publics nouvellement construits. Ce court article tente de décrire le rôle clé qu’a joué Ben Abdallah dans l’émergence d’une tradition de peinture murale au sein du modernisme tunisien, et présente quelques-unes des fresques de l’artiste. Réalisé avec des matériaux aussi différents que la peinture, le verre, ou la céramique, ce corpus est caractéristique du vocabulaire pictural de Ben Abdallah dans son ensemble : figures féminines idéales, imagerie surréaliste, vie terrestre et sous-marine, paysages architecturaux, artisanat. Beaucoup de ces œuvres monumentales se trouvent toujours in situ, en Tunisie et en France, et ont vu passer un nombre incalculable d’étudiants, d’enseignants, d’employés, de touristes, ou de dignitaires.

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Les Grandes Fresques de Jellal Ben Abdallah

Jessica Gerschultz, maître assistant à l'Université de Kansas, Lawrence, Kansas, États-Unis.

traduction Ivan Bertoux, attaché culturel de l’ambassade de France, Tunis

L’apport esthétique de Jellal Ben Abdallah à l’espace public dans la période où se formaient le nationalisme tunisien et l’indépendance est monumental au sens propre comme au sens figuré. Dans les années 50 et 60, l’artiste a créé un grand nombre de fresques murales pour orner l’environnement architectural d’écoles, d’hôtels, de banques, et de bâtiments publics nouvellement construits. Ce court article tente de décrire le rôle clé qu’a joué Ben Abdallah dans l’émergence d’une tradition de peinture murale au sein du modernisme tunisien, et présente quelques-unes des fresques de l’artiste. Réalisé avec des matériaux aussi différents que la peinture, le verre, ou la céramique, ce corpus est caractéristique du vocabulaire pictural de Ben Abdallah dans son ensemble : figures féminines idéales, imagerie surréaliste, vie terrestre et sous-marine, paysages architecturaux, artisanat. Beaucoup de ces œuvres monumentales se trouvent toujours in situ, en Tunisie et en France, et ont vu passer un nombre incalculable d’étudiants, d’enseignants, d’employés, de touristes, ou de dignitaires.

En 1950 Ben Abdallah rejoint l’artiste Pierre Boucherle, le fondateur de l’école de Tunis, au sein des commissions nationales pour les arts, où il restera plus de deux décennies. Fait remarquable, sous le Protectorat français, Ben Abdallah fut l’unique artiste tunisien nommé à la Commission chargée des commandes aux artistes de Tunisie pour la décoration des bâtiments civils, qui supervisait la décoration des nouvelles constructions, sous le régime de la loi dite des 1%. Cette loi stipulait qu’un pour cent du budget de construction des bâtiments publics devait être alloué à une décoration artistique. Le comité, qui comprenait des architectes, des représentants de l’état, et les artistes Boucherle et Ben Abdallah, désignait des artistes pour travailler aux côtés des architectes dans la conception de programmes d’ornementation à des fins d’édification civique et populaire. Ce dispositif de soutien a permis à plusieurs artistes modernistes tunisiens, de bénéficier très tôt de commandes d’œuvres monumentales. Parmi ceux-là Ammar Farhat, Safia Farhat, Abdelaziz Gorgi, Hatem el Mekki, et Yahia Turki.

Ben Abdallah reçut lui aussi deux des toutes premières commandes attribuées à un artiste tunisien sous le Protectorat français. Ces murs sont toujours en place in situ, à Sousse, et à Paris. En 1951 Ben Abdallah a peint deux murs sur le thème de la Grèce antique, dans l’ancien réfectoire du Lycée de jeunes filles de Sousse, un bâtiment historique dessiné par les architectes Glorieux et Rey et inauguré en 1950. Ces représentations par Ben Abdallah de danseurs, de musiciens, de processions de figures idylliques, puisaient leur inspiration dans les compositions de l’antiquité classique et illustrent cette passion jamais démentie de l’artiste, tout au long de sa carrière, pour ces figures idéales et solennelles, dans cet état serein et suspendu dans le temps. La première des deux fresques dépeint musiciens et danseurs, dans une atmosphère tamisée, dans des tonalités vibrantes de bleu et de vert, tandis que la seconde qui lui fait face est une procession d’offrandes où se pressent des musiciens, un bœuf, des coupes de fruits, de l’encens, et un chariot attelé. Cette iconographie est caractéristique de cette prédilection des modernistes tunisiens du temps de la présence coloniale française pour le passé méditerranéen antique. Ben Abdallah reçut ensuite commande pour un mur dans la maison de la Tunisie de la Cité universitaire de Paris. Alors qu’il loge à Montparnasse, l’artiste peint cette scène d’intérieur calme où tisseuses ,fileuses, et brodeuses travaillent devant une fenêtre au centre donnant sur la mer vue de Sidi Bou Saïd, une vision qui réconfortera nombre de jeunes chercheurs exilés. Achevée en 1953, cette peinture murale orne à présent une salle d’étude pour les étudiants tunisiens à Paris.

 

En 1962, alors que le gouvernement de Bourguiba réintroduisait la loi des 1%, Ben Abdallah reçut d’autres commandes d’état pour la décoration de bâtiments publics, notamment ceux dessinés par l’architecte du président, Olivier-Clément Cacoub, lauréat du Grand Prix de Rome. Dans les années 60, Ben Abdallah se tourna vers la technique des panneaux de céramique pour décorer le Palais des congrès de Bizerte et l’hôtel Les Palmiers de Monastir. La frise de Ben Abdallah pour le Palais des Congrès se déroule sur un mur courbe dans un couloir intérieur menant à la grande salle de réunion, d’une capacité de 1200 places. L’artiste y dépeint différentes figures drapées à l’antique, représentées dans leurs travaux, tous liés à diverses activités du port de Bizerte. A l’extrême gauche, quatre femmes jettent un filet de pêche dans la mer, tandis que deux autres, représentées de profil, portent des paniers de fruits ou de poissons sur leur tête de part et d’autre d’une porte. L’enroulement des tresses de la coiffure du personnage féminin font fait écho à la dynamique des lignes courbes formées par le poisson dans le panier qu’elle porte. Au centre de la composition, se tient un élégant groupe de sept femmes, chacune portant différents outils et symboles d’érudition, de raffinement et de commerce : Un luth, un livre, une fleur, un outil de mesure, un globe, une un voile. A l’extrême droite, deux pécheurs portent avec diligence leur prise, tandis que deux forgerons façonnent des barres d’acier. Ben Abdallah a placé ces figures dessinées avec précision dans un paysage d’architecture classique et d’usines modernes, reflétant à la fois l’historicité et la contemporanéité de la ville pour un grand nombre d’officiels et de dignitaires.

L’hôtel Les Palmiers de Monastir, situé à proximité immédiate de la résidence d’été de Bourguiba, abrite l’un des décors les plus spectaculaires que Ben Abdallah ait conçu. Monastir a connu un développement architectural très important dans les années 60 sous la direction de Cacoub, pour en faire le symbole du développement de l’industrie touristique qui venait d’être lancée. Le complexe de 27 chambres avec vue sur mer fut inauguré en 1961 dans le cadre du plan national de développement économique, et était alors à la pointe de la modernité stylistique. L’imposant double mur de céramique de Ben Abdallah, visible à la fois de la route d’accès et de la plage, fut central dans la conception même de l’hôtel. En approchant du complexe depuis la route, les visiteurs se trouvaient face à son mur fantasque de chevaux gambadant, de vols d’oiseaux de différentes espèces, et de conques. A côté d’un arbre en pot, un paon surmonte une cité de l’antiquité. De l’autre côté, visible aux promeneurs le long de la plage, un déferlement de baigneurs, de musiciens, de danseurs, et un paon dans une fontaine.

 

Pour concevoir cette élégante scène, Ben Abdallah réalisa plusieurs esquisses peintes sur papier. Quatre peintures préparatoires forment une série intitulée Orchestre sous-marin. Une œuvre composant cette série, le portrait de quatre musiciennes jouant sereinement un concert sous-marin, fut acquise par le Musée d’Art de l’Université du Kansas en 2014. Significativement, cette œuvre d’art est un des rares exemples de peinture surréaliste réalisée par un moderniste arabe conservé dans la collection d’un musée américain. Tandis que la version finale du mur, en céramique, dépeint les musiciens sur un fond uni et blanc, et non dans un environnement océanique, l’étude peinte fait apparaitre une étape intermédiaire dans ce processus par lequel le peintre traduit un croquis de petite taille en une œuvre monumentale sur un medium différent. Ben Abdallah exécuta cette frise en partenariat avec l’atelier A. Ayed, qui fournit le four, et dont le nom et l’adresse apparaissent aux côtés de la signature de l’artiste à la base du mur.

Bien que l’hôtel Les Palmiers ait subi des travaux de rénovation et d’extension, les fresques murales ont été gardées intactes, même si l’architecture d’origine du bâtiment a été modifiée au fil du temps. En 2014, la construction d’un nouveau hall d’entrée, d’une hauteur de deux étages, a été lancée, enfermant le mur à deux faces. Ces images rayonnantes sont maintenant reliées à un autre mur conçu par Ben Abdallah à l’intérieur de l’hôtel. Décorant ce qui est aujourd’hui un restaurant, des panneaux de céramique représentent différents fruits, poissons, légumes, natures mortes élégamment disposées dans un environnement architectural dominé par un grand minaret blanc.

A l’image de l’hôtel Les Palmiers, l’hôtel Jugurtha de Gafsa présente un double mur de Ben Abdallah, mais ce dernier est différent de par le medium : le verre teinté. Construit autour de 1963, l’hôtel Jugurtha était à l’origine l’un des “palais” de la Société Hôtelière et Touristique de Tunisie (SHTT). Ceci explique que l’installation de l’artiste soit la frise la plus imposante réalisée par l’artiste, haute de quatre étages. La représentation de la palmeraie par l’artiste incorpore la lumière naturelle du désert de la région de Gafsa. Sur quarante lames de verre : visages humains, mains, gazelles, chameaux, oiseaux, dates, et feuilles. Comme pour Les Palmiers, cet hôtel a subi une rénovation importante autour des œuvres de l’artiste. Une unique porte coulissante peinte où sont représentées des tisserandes est tout ce qui reste de la décoration que Ben Abdallah avait conçu pour l’ancienne salle à manger de l’hôtel.

 

Les murs conçus par Ben Abdallah forment une partie importante de ce large ensemble d’œuvres conçues par les artistes associés à l’Ecole de Tunis, et font partie de ce projet de publication consacrée au rôle historique de l’art au sein des arts dit décoratifs dans la période du modernisme tunisien. Et si le prestige dont jouissent les œuvres peintes de Ben Abdallah est justifié, ces projets décoratifs, réalisés avec des mediums différents, dispersés sur différents sites architecturaux clés, le méritent tout autant. Bien qu’elles soient inégalement préservées, ces œuvres monumentales sont un témoignage de l’apport de l’artiste à cette élaboration alors naissante d’une architecture moderniste en Tunisie.

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