Miniatures

La miniature n’est pas un minimalisme.

Jamais œuvre picturale n’aura été autant associée aux miniatures que celle de Jellal Ben Abdallah. Dans l’esprit des profanes comme des connaisseurs, la miniature tunisienne, en tant que genre et facture à part entière, a acquis véritablement ses lettres de noblesses à la faveur du travail d’orfèvre mené par Ben Abdallah en la matière, et ce, en plus d’un demi-siècle de production artistique acharnée et ininterrompue. Certes, il est loin d’avoir été l’inventeur de la technique qui remonte à la pratique médiévale des enluminures de livres, relayée par la suite par les portraits miniatures dont la Renaissance est férue. Ailleurs, les estampes japonaises se sont également accaparées une partie du savoir-faire, très exigeant, inhérent au genre.

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La miniature n’est pas un minimalisme.

Jamais œuvre picturale n’aura été autant associée aux miniatures que celle de Jellal Ben Abdallah. Dans l’esprit des profanes comme des connaisseurs, la miniature tunisienne, en tant que genre et facture à part entière, a acquis véritablement ses lettres de noblesses à la faveur du travail d’orfèvre mené par Ben Abdallah en la matière, et ce, en plus d’un demi-siècle de production artistique acharnée et ininterrompue. Certes, il est loin d’avoir été l’inventeur de la technique qui remonte à la pratique médiévale des enluminures de livres, relayée par la suite par les portraits miniatures dont la Renaissance est férue. Ailleurs, les estampes japonaises se sont également accaparées une partie du savoir-faire, très exigeant, inhérent au genre.

Mais, tout en se réclamant de ses illustres devanciers, artisans et orfèvres tout à la fois, Jellal Ben Abdallah a su mettre à profit les spécifications techniques du travail sur miniature pour rendre compte d’une sensibilité tournée vers l’exploration de l’imaginaire lié au terroir et de sa variété iconographique. S’il ne lui a pas fallu longtemps pour maîtriser les techniques de la figuration aux dimensions réduites, tant il semble avoir fait corps avec cette pratique dès son jeune âge à une époque où il peint encore en cachette pour fuir le regard réprobateur de ses parents, la mise en place d’un style qui lui est propre et qui fera par la suite sa renommée a mis un certain temps à se dessiner. Ce travail d’esthète, mais également d’ascète, a fini par payer, donnant naissance à une multitude d’œuvres, réduites par les mensurations et grandes par le sens consommé du Beau. Et même quand il produit des tableaux aux dimensions monumentales, le souci du détail qui est mis en œuvre dans les moindres replis de la composition donne à penser qu’ils pourraient être en réalité un agrandissement de miniatures. C’est que chez lui, la miniature est première. Il contribue avec force à la dégager des limites réductrices des « minores » dans lesquelles elle est contenue par l’histoire des genres depuis bien longtemps.

Tout est fait, donc, pour ajouter à la contrainte de la miniaturisation de l’espace graphique, celle inhérente au choix d’une iconographie centrée sur le rendu du détail. Le travail des arabesques littéralement ajourées et des lignes de fuite rehaussées à la feuille d’or est mis au service d’un imaginaire centrifuge qui part de l’infiniment petit de la perception pour embrasser et conquérir l’universalité de l’émotion. Avec Ben Abdallah, la miniature est plus qu’une création, c’est un acte de genèse par lequel s’affirme son identité artistique, un avant-goût plastique d’un engagement qui fait corps avec la matière et la texture. Les tableaux et les fresques murales qui ont contribué à la renommée du peintre sont rien de moins qu’un grossissement de détails de miniatures disponibles dans un coin de tiroir de l’imaginaire poétique de l’artiste. La miniature est à Ben Abdallah ce que le bonzaï est à la botanique, c’est-à-dire un art de vivre, un concentré d’énergie vivifiante, un traité de savoir-vivre.          

L’univers arabo-musulman dans lequel baignent les miniatures de Ben Abdallah, offre à l’artiste la possibilité d’exprimer l’étendue de son doigté en s’essayant au rendu complexe de détails de moucharabieh, de carreaux de zellige, de géométries dans l’espace matriciel du patio, de mises en abyme qui sont autant de miroirs sans tain, de fines dentelles, de drapés élégamment ouvragés, de féminités savamment suggérées. Le résultat en est, au fil du temps, la production d’une incomparable collection de miniatures détenues par des inconditionnels du peintre, qu’ils soient locaux ou internationaux. Elles pointent divers horizons thématiques formant le prisme à travers lequel Ben Abdallah se saisit de la question de l’enracinement dans le terroir imaginaire tunisien. Cela va de la figuration de la faune et de la flore locales, rapaces et chevaux en tête, à celle de Sidi Bou Saïd, espace à la fois réel et rêvé, en passant par la représentation ouvragée de l’univers féminin, lieu de tous les possibles oniriques.

Parcourir les miniatures de Jellal, c’est plonger dans les méandres de la mémoire collective tunisienne, régulièrement revisitée à l’aune d’une sensibilité poétique à fleur de peau et, chemin faisant, se rendre compte que la miniature n’est pas un minimalisme mais un sacerdoce.    

                                                                                                              Lyès ANNABI

                                                                                                              Enseignant universitaire d’histoire de l’art et amateur d’Arts plastiques

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