Le martyr, 1938  huile sur bois  88 x 123 cm

Le martyr, 1938. Huile sur bois  88 x 123 cm

Un des thèmes fétiches du peintre tunisien est le hammam. Bien plus qu’un endroit où l’on se lave, le bain turc est un espace de vie au même titre que le café maure où se retrouvent tous les tunisiens quelque soit leur âge ou leur catégorie sociale.

Les hommes et les femmes s’y  baignent séparément et jeune enfant, Jellal y allait avec sa mère et y est admis jusqu’au jour où une des baigneuses dénonce chez lui un « regard acéré », ce qui lui vaudra de quitter cette matrice féminine et de ne plus jamais y retourner que par le souvenir.

Les scènes d’intérieur sont  pour Ben Abdallah l’occasion de perpétuer par la peinture la tradition orale de ses ancêtres en fixant pour la postérité les scènes de son patrimoine culturel qui constituent la pierre angulaire de son œuvre et dont il tire une gloire légitime.

Ces scènes traditionnelles où l’apparat est de mise permettent également au peintre tunisien de donner libre cours à son imagination en dessinant des costumes richement rehaussés d’or ou d’argent, des intérieurs très ornementés où les carreaux, les meubles et les objets traditionnels révèlent la variété de l’artisanat national.

Il existe en Tunisie une relation structurelle et génétique entre le thé ou le café, le jasmin et le tabac sous toutes ses formes. Aussi, trouve-t-on dans les cafés maures d’antan de nombreux adeptes de « takrouri », le cannabis local, qui viennent y consommer ce délicieux poison.

Dans ces années-là, à Sidi Bou Saïd, fumer de l’herbe, à l’instar de ce qu’a connu l’Europe avec la « fée verte », est un usage collectif masculin habituel, sans commune mesure avec les dérives actuelles où l’on recherche des paradis artificiels dans un excès qui mène souvent à l’addition. Il y a là quelque chose de l’ordre de la dégustation œnologique ou de la cérémonie du thé propre aux japonais où fumer procède du plaisir des sens, où la vue sur l’horizon se mêle aux bruits de la nature pour fournir au fumeur une atmosphère propice à l’évasion et tout cela a été abondamment illustré par Ben Abdallah. Le jasmin fera également l’objet de nombreuses natures mortes où il se conjugue à la pipe à cannabis, rappelant ainsi le cumul des plaisirs propre aux villageois d’alors.

Les premières œuvres montrent déjà l’enracinement du jeune peintre dans son terroir et sont traversées de personnages cocasses et issus de la vie quotidienne : Cafetiers, coiffeurs et artisans affairés dans l’exercice de leur art. Mais comme à l’accoutumée, ce sont les femmes qui occupent une place centrale dans les métiers. Ben Abdallah les représente souvent concentrées sur la pratique assidue d’une activité typiquement féminine considérée comme vertueuse : Fileuses, brodeuses et autres pêcheuses permettent ainsi à l’artiste de ressuciter les coutumes traditionnelles qui nous habitent nostalgiquement et de manifester son attachement à ses racines tunisiennes.

A l’instar de Henri Matisse qui était violoniste, Ben Abdallah est musicien et apprend à jouer du luth, de la guitare et des percussions de manière autodidacte, à l’image de sa peinture.

Il tire probablement son érudition de ce qu’adolescent, il fréquentait assidûment le palais du baron d’Erlanger qui possède aujourd’hui la plus grande collection d’instruments africains…

Lorsque Ben Abdallah découvre Sidi Bou Saïd, c’est encore un paisible village de pêcheurs protégé de la modernité où la bourgeoisie tunisoise a fait construire quelques luxueuses demeures pour fuir les chaleurs estivales de la capitale.

En 1939, il vient s’y établir et n’habitera plus jamais ailleurs. Ouvert sur la nature mais replié sur lui-même, le village contient les éléments d’une nature morte à laquelle Jellal n’a jamais cessé de redonner vie : La mosquée, les murs blancs peints à la chaux, les terrasses innondées de lumière et surplombant la mer verte sur laquelle veille le mont Boukornine constituront désormais un sujet récurrent dans l’œuvre de l’artiste.

La nature morte a toujours occupé une place de choix dans l’œuvre de Ben Abdallah mais contrairement à beaucoup de peintres, il utilise pour cela aussi bien la miniature que les grands formats.

Il isole dans l’espace et le temps un savant et parfois improbable assemblage d’objets qui auraient pu fuir ou disparaitre de la mémoire collective et nous les restitue à la manière de Proust, en « essayant de trouver la beauté, là où je ne m’étais jamais figuré qu’elle fût, dans les choses les plus usuelles… ».

Ainsi, comme le furent les maitres hollandais ou espagnols, Ben Abdallah est sensible à la vie silencieuse des accessoires de la vie quotidienne et peint tout ce qui est à sa portée : Objets banals ou finement ouvragés d’antan ou d’aujourd’hui, vieux carreaux, meubles anciens, instruments de musique, fruits des jardins ou de la pêche et tout ce dont se parent ces dames : Bijoux, tissus précieux, nécessaires à toilette…

« Homme libre, toujours tu chériras la mer ! »

Cette pensée Baudelairienne peut parfaitement expliquer l’intérêt que porte le peintre tunisien à la mer. La raison probable en est que lorsqu’il prend définitivement ses quartiers à Sidi Bou Saïd en 1937, le village est alors peuplé de pêcheurs que Ben Abdallah a bien connus et dont il raconte du reste le quotidien dans une œuvre qu’il tient pour acte fondateur : Il s’agit d’un poème en prose illustré de pas moins de dix miniatures, d’arabesques et de calligraphies, traduisant déjà son goût pour l’ornementation sophistiquée…

Sans être un peintre animalier, Ben Abdallah a répertorié les animaux de son pays dans une série de timbres à l’aube de l’indépendance tunisienne mais a gardé un intérêt particulier pour les chevaux, les colombes, les paons et les chats tandis que la flore est surtout représentée par les jasmins, les agaves penchées, les chardons et les raphias.

Tout comme les métiers ou les costumes, la faune et la flore n’intéressent le peintre tunisien que parcequ’elles lui permettent de raconter les souvenirs de son enfance et les traditions du terroir dont il n’a jamais cessé de se réclamer.

L'artiste disputant une partie d'échecs. Paris, Juin 2014

JBA à Paris, juin 2014

Les échecs ont toujours été associés à la peinture dont ils ont accompagné les grands courants, depuis la Renaissance jusqu’au surréalisme. Comme en peinture, Ben Abdallah s’intéresse aux maîtres anciens dont il étudie les ouvertures romantiques, quelque peu délaissées par les jeunes joueurs.

Jellal apprend à jouer aux échecs à dix ans. Ce jeu est très populaire dans les cafés de la capitale, aussi, dès lors qu’il habite à Sidi Bou Saïd, il s’y adonne quotidiennement, ce qui lui vaudra de rencontrer André Gide en 1942, venu à Tunis fuir l’occupation nazie.

Les deux hommes sont unis par la passion du jeu et se retrouveront devant l’échiquier quotidiennement pendant deux mois. Ils ont la même conception du jeu que Ben Abdallah résume en une phrase : « Je ne joue pas pour gagner, je joue pour créer ! ».

Ben Abdallah, à travers la facture habituelle de sa peinture et de sa thématique traditionnelle, a toujours été perçu comme un artiste, certes sérieux et emprunt d’une grande rigueur, mais classique voire conventionnel. Ceux qui le connaissent de près peuvent cependant témoigner qu’il est en réalité un être espiègle et bien peu académique et qu’il aura tout fait pour dissimuler au public – esquisses comprises – les œuvres qui pouvaient trahir cet aspect fondamental de sa personnalité.

Son œuvre surréaliste révélée lors de la rétrospective de 2009 donnait alors l’impression d’une nouvelle manière alors que l’artiste avait déjà adopté ce mouvement pictural dès les années 40. Cette démarche en dit long sur la place qu’occupe le secret dans la vie et l’œuvre du peintre tunisien…

En dépit de son attirance pour les choses finies, le goût de l’imparfait n’est pas nouveau chez Jellal Ben Abdallah qui a toujours gardé dans son atelier de nombreuses études inachevées parcequ’elles restaient le point de départ de tous les possibles.

Il s’agit essensiellement de dessins sur Kraft et l’idée de les retravailler sans toutefois les achever est suffisament séduisante pour faire naître un projet d’exposition qui verra le jour en octobre 2010. Terminer le tableau tout en en gardant une partie à l’état d’esquisse demande des dons d’équilibriste : Il s’agit d’introduire la couleur sans toutefois gommer entièrement la trame originelle du support, comme pour mieux montrer le processus qui mène du vulgaire papier d’emballage à l’œuvre d’art accomplie.